Les Vacances de Tractionman

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rès jeune, j’ai été contaminé par la Tractionnite, puisqu’à douze ans je voulais déjà posséder une Traction. Ce désir devait  se réaliser le 13 octobre 2007, alors que je revenais fièrement avec Eglantine, ma onze normale de janvier 1955. J’avais toujours imaginé faire un périple de plusieurs milliers de kilomètres en Traction, tout en me disant que ça ne devais pas être très raisonnable … ces voitures qui avaient traversé plusieurs décennies, dont on ne connaissait pas le vécu … Qu’à cela ne tienne, je décide de tenter le coup et  d’emmener, non sans une certaine appréhension, ma famille dans notre automobile d’un autre temps, en vacances en Bretagne. 

Pas de préparation particulière. Nul turbocompresseur, pas plus de freins à disques, de lève-vitres électriques ou d’air conditionné. Juste un allumage refait à neuf, un carburateur Solex 32 PBIC d’époque avec tous ses gicleurs au bon calibre, la courroie, les joints de pare-brise et de malle, les quatre pneus, les joints de pivots, le collecteur d’échappement, le tout à neuf. J’oubliais tout de même deux entorses à la conception d’origine, car en tout il faut une exception : un filtre à air moderne, celui des 4L, histoire de ne pas avaler n’importe quoi, et un calorstat posé en sortie de pompe à eau.

Ne connaissant pas notre endurance à la fatigue, étant privés de tous ces équipements modernes qui, reconnaissons le, nous rendent les voyages plus douillets, j’avais prévu de faire le voyage en trois étapes à peu près égales de 250/300 km.

Certain que « prudence est mère de toutes les vertus », je m’équipais d’une boite à malices garnie de tous les outils supposés nécessaires, auxquels s’ajoutaient un kit de réparation de pompe à essence, un kit de réparation de carburateurs, une courroie, deux durites de radiateur, une bobine 6 volts, indispensable en toutes circonstances, un jeu de rupteurs, deux condensateurs, quatre bougies, du fil de fer, de la ficelle … bref une belle liste à la Prévert, pour le cas où nous arriverait le fameux coup de la panne. Tous ces préparatifs terminés, il ne restait plus qu’à se jeter à l’eau. Eglantine n’avait probablement pas voyagé aussi loin depuis plus de quarante ans. 

 

Nous partons donc à 10 heures le 7 août de Saint-Saulve, non loin de Valenciennes, pour une première étape de 250 km, à destination de Boos, près de Rouen, via Gerberoy, un magnifique village médiéval dans le département de l’Oise, étonnement conservé, dont je vous recommande chaudement la visite. 

Nous démarrons sous un ciel lourd et sombre, menaçant de s’éventrer à tout moment. Quelques kilomètres plus tard, un torrent s’abat sur notre pare-brise. La voiture reste parfaitement étanche, hors mis deux ou trois gouttes qui se sont probablement infiltrées par le pontet de capots. Les essuie-glaces assurent leur fonction sans faiblir, essuyant en totalité la surface qui leur est dévolue. La buée ? Laissez les carreaux avant ouverts d’environ deux centimètres, le vitrage reste sec … tant qu’on roule.

Nous goutons aussi le moelleux des suspensions qui n’ont rien à envier aux réalisations d’aujourd’hui, bien au contraire.

Avant de conduire effectivement une Traction, j’avais du mal à imaginer le monde qui existait entre son ramage et son plumage. La première fois, j’ai eu l’impression de monter dans une très vieille automobile, puis de conduire une voiture presque actuelle au vu de sa tenue de route, son confort de suspensions et son habilité, plutôt supérieurs pour ces deux dernier critères.

Les voitures modernes ont un comportement feutré, aseptisé. Rien ne filtre, pas la moindre vibration, très peu de bruit. Tout cela est fort agréable, mais retrouver la sensation de « conduire » sa  voiture, de la sentir vivre est un  plaisir différent. Avec la Traction le conducteur est vraiment aux commandes.

Cette étape de mise en jambes se termine en passant le cap des 77000 km. La voiture se porte très bien, ses passagers sont frais et dispos. Le temps de faire le plein d’essence super 95, sans additif, vérifier les niveaux et nous sommes prêts pour demain. 

 

 

Deuxième étape : Rouen-Rennes. Trois cent kilomètres via Sées (61 Orne, Basse Normandie) et sa cathédrale, Jublains (53 Mayenne, Pays de Loire) et ses ruines romaines où nous croisons un Volkswagen Transporter de 30 ans avec un équipage enthousiaste. Nous échangeons quelques mots. Rouler en anciennes, c’est aussi faire des rencontres intéressantes entre passionnés, créer du lien humain.

 

 

Le soleil  nous accompagne tout au long des routes campagnardes sur lesquelles nous roulons vitres latérales entrebâillées, l’ouverture du pare-brise étant assez bruyante à plus de soixante-dix à l’heure. De nombreux véhicules nous croisent en nous faisant des signes de la main ou des appels de phares. Des passants ébahis nous montrent de l’index, ou lèvent un pouce approbateur. Lors des arrêts, les curieux s’approchent, et suivant leur âge, nous racontent leurs souvenirs autour des Traction de leur jeunesse. Ils nous demandent « alors, c’est une quinze ? », nous félicitent de voyager dans une voiture de 53 ans dans un aussi bel état, s’étonnant qu’il soit possible de venir d’aussi loin, sans avoir peur de tomber en panne. Bien sûr, je frime,  assurant à qui veut l’entendre, qu’il n’y a aucune crainte à avoir ! Quand je pense que deux jours avant je me demandais dans quelle galère j’allais nous mettre, juste pour un défi !

Nous arrivons à la ferme d’un petit hameau près de La Guerche de Bretagne, dont nous avons réservé le gîte pour la nuit. La fatigue est plus importante que la veille, mais nous avons encore bien assez d’énergie pour nous mettre à table dans un restaurant voisin,  émerveillés d’être en Bretagne avec la doyenne de nos voitures, l’une de celles qui a le plus marqué le XXème siècle.

 

 

Demain dernière étape : Rennes-le Cap Sizun.

Nous partons vers 10 heures pour 290 km, quittant un jeune locataire de quinze ans passionné de voitures anciennes, puisque son père possède une C4 torpédo, l’une de ses nombreuses voitures de collection. Nous ne manquons pas de nous arrêter à Josselin (56 Morbihan,  Bretagne) où trône un magnifique château féodal entouré de venelles ombragées.

 

C’est le dernier tronçon du voyage, et il déroule à n’en plus finir ses nationales à quatre voies. Cela donne l’envie de pousser  un peu plus la mécanique et la moyenne devient la plus élevée de ces trois journées puisqu’elle s’établit à 70 km/h. Ce rythme est-il trop élevé ? Je sens que nous allons avoir des ennuis mécaniques …

Peu avant Quimper, le moteur donne un signe d’alarme. Il nous imite à la perfection un bruit de machine à coudre, surtout quand je lui demande un effort. Arrêt au stand, je lève les capots : le collecteur tout neuf est desserré au niveau de la bride qui le lie au tube sous caisse. La fuite est conséquente, la chaleur m’oblige à la plus grande prudence dans la manipulation des clefs de serrage. Rien de grave, mais cette opération sera à reprendre plusieurs fois au cours de ce périple. La cause en revient au joint métalloplastique et aux goujons : bien que neuf, le premier s’est abîmé à sa base. Les seconds, neufs eux aussi, je l’apprendrai plus tard à Seclin, auraient dû prendre un coup de pointeau après serrage à chaud.  Ce sera le seul incident technique de ces vacances. Honorable !

Arrivée dans notre gîte du Cap Sizun, à dix kilomètres de la pointe du Raz, sous les regards étonnés et incrédules des propriétaires, qui ont bien du mal à réaliser que nous avons fait tout ce chemin sans soucis, ou presque.

Nous voici donc arrivés sur notre lieu de villégiature, au hameau de Kerséon, à cinq kilomètres de Pont-Croix et d’Audierne.

 

 

Le cap Sizun constitue la pointe sud du Finistère, ou Pen ar Bed en breton. Elle est constituée de côtes sauvages, où la roche acérée résiste de son mieux aux assauts d’une mer bien décidée à abattre cette forteresse minérale. Le vent lui apporte toute l’aide nécessaire dans cette lutte de titans. Au bout du monde, à l’extrême-ouest du continent européen, s’étire la pointe du Raz.

 

 

En venant d’Audierne, une ultime station service indique « dernière station avant l’Amérique ». Cependant, il n’est pas nécessaire de poursuivre son chemin sur le nouveau continent pour découvrir la beauté de la nature, les paysages et villages qui ont su garder leur authenticité, un peuple accueillant et garant des traditions.

 

Nous avons pu nous en rendre compte en visitant Audierne, port de pêche et de plaisance situé dans la baie du même nom, la presqu’île de Crozon, Quimper, Pleyben, Huelgoat et sa forêt enchantée, les monts d’Arrée, la ville close de Concarneau, la pointe de Pen March …

La presqu’île de Crozon, est une plate-forme rocheuse en forme de croix entre la rade de Brest au nord et Douarnenez au sud. Elle est parsemée de villages typiques, tels Argol, Landévenec et son abbaye, Terenez et son pont suspendu sur l’Aulne, les pittoresques ports de pêche de Morgat et Camaret où vous pouvez déguster de superbes plateaux de fruits de mer. Eglantine nous y emmène, arborant fièrement le double chevron sur sa calandre. Les Traction, sur ces routes du bout du monde ne doivent pas être si fréquentes. Nous n’en croiserons pas une seule !

De même, il ne faut pas manquer la visite de la forêt d’Huelgoat, un des plus beaux sites naturels de Bretagne intérieure. C'est, comme toujours dans la région, une forêt de légendes parsemée d’endroits mystérieux tel "le trou du diable" supposé être l’entrée de la route qui mène à l’Enfer. Plus paisible est "le ménage de la Vierge", amas rocheux qui serait la première maison de la Vierge. Plus spectaculaire est la "Pierre tremblante". Elle pèse 100 tonnes, mais on peut la faire osciller légèrement par une simple pression d’un doigt à un endroit précis et mystérieux.

Il s’agit surtout d’un superbe lieu de promenade ou de multiples sentiers balisés vous permettent de pénétrer au cœur de cet espace vert de 1.000 hectares peuplés de chevreuils et de sangliers.

Ce jour là, le temps est d’une humidité record et Eglantine ne faiblit à aucun moment. Etanchéité parfaite et démarrages au huitième de tour.

 

La Bretagne, c’est aussi ses enclos paroissiaux. Chef d'œuvre de l'art religieux, l'enclos paroissial de Pleyben est, sans conteste, l'un des plus beaux et l'un des plus complets de Bretagne : église, calvaire monumental, ossuaire, arc de triomphe.

 

 

Je terminerai ce tour d’horizon par Concarneau, troisième ville de Bretagne et premier port de pêche au thon de France.

La ville close, cet îlot d'environ 350m de long est en fait une petite ville fortifiée où les vagues de la marée haute viennent se jeter sur sa puissante muraille. Une fois franchie la passerelle, nous découvrons des musiciens, troubadours d’aujourd’hui, et des ruelles où jouxtent les boutiques de souvenirs et les restaurants. Les maisons gardent le charme typique des façades de granit.

A l’entour, la muraille que Vauban remania pour rendre la ville invincible et en faire la meilleure protection possible pour les habitants d'alors. Des batailles eurent lieu, le canon résonna, au fond de ses eaux marines doivent encore gésir de nombreux trésors.

 

 Les habitants aussi peuvent nous faire découvrir des trésors. De retour d’une ballade à Audierne, nous rejoignons Eglantine. Un homme vient nous dire sa joie de rencontrer un équipage venu de loin car il a, lui-aussi, voyagé très loin avec ses Traction. Dans un garage non loin de là, dorment ses voitures. Trois Traction : un cabriolet restauré, une familiale à reprendre, une normale en partie démontée. On y trouve aussi une C4 à restaurer, une DS cabriolet usine rouge Delage en parfait état, plus quelques 2 CV. Mon visiteur a excité au plus haut point ma curiosité, et à la veille de mon dernier jour sur place, nous convenons d’un rendez-vous pour le lendemain.

Le lieu où se trouvent ces merveilles est une véritable caverne d’Ali Baba. Voyez plutôt : des pièces de carrosserie par dizaines, des enseignes et panonceaux, les revues de l’Illustration par piles, des motos et vélos anciens, des moteurs, des boites de vitesse et j’en oublie dans une liste que ne renierait pas Prévert lui-même. Merci monsieur Dussin du fond du cœur pour ce voyage dans le temps. Un moment, je me suis cru dans les coulisses d’un garage des années cinquante. Comme depuis notre rencontre votre passion s’est réveillée, j’espère que nous aurons le plaisir de vous compter parmi les membres de la Traction Universelle en 2009.

Amis tractionistes, si vous passez par là, ne manquez pas de visiter L’ancre de Chine, son atelier de peinture situé Cour des miracles, 1 rue Berthelot, 29770 Audierne. Vous y serez toujours les bienvenus pour parler peinture et Citroën anciennes.

 

Comme il n’est pas de bonne compagnie qui ne se quitte, après ce séjour de deux semaines, nous choisissons de rentrer chez nous en seulement deux étapes, tant, maintenant, nous avons confiance en Eglantine. Cap Sizun-Rennes : 320 km en passant par la visite incontournable du Manoir de l’automobile, à Lohéac (35), puis Rennes-Saint Saulve : 570 km à 72 km/h de moyenne sans compter les temps d’arrêt. C’est dire si la Traction est une voiture aussi fiable, sinon plus, qu’une voiture moderne. Ces deux dernières étapes ont été parcourues sans fatigue excessive.

Je suis revenu de cette épopée heureux d’avoir réussi mon pari. Même si j’avais lu auparavant d’autres récits de voyages lointains, le faire soi-même, le vivre est très différent : nous aussi l’avons réussi.

 La Bretagne n’est pas non plus une région à découvrir uniquement dans les livres ou grâce à des reportages télévisés. Même si le temps n’est pas celui de la Méditerranée, ce pays est vraiment une région à visiter, tant elle a su garder son identité culturelle et architecturale. Nous avons rencontré des gens accueillants et chaleureux, contrairement à l’idée généralement répandue des Bretons qu’il faut « apprivoiser ».

 Après ce superbe périple, je suis persuadé qu’il est possible, avec une Traction bien suivie, de faire n’importe quel voyage. Les pièces et outillages que j’ai emmenés ont été des placébos qui peut-être un jour seront utiles.

 

La consommation moyenne d’essence s’est établie à 10,7 l/100 km sur ces 3149 km, à comparer aux 11,5/12 litres constatés habituellement en utilisation « locale ». Un bon litre d’huile aux mille a été brulé. Pression des pneus et niveau d’eau stables.

 

Alors vous qui conservez vos Traction amoureusement au fond de vos garages, faites les sortir, faites leur prendre l’air, faites les rouler. Je ne le croyais qu’à moitié mais c’est vrai : plus elles roulent, mieux elles roulent. Au fil des kilomètres, le moteur s’est libéré, comme s’il se rôdait. Et puis après tout, ce sont des voitures conçues pour tailler la route, pas pour trôner sous une cloche de verre.

 

Frédéric Creusot, alias Tractionman.

 

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La dernière mise à jour de ce site date du 18 mai 2011